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Nous étions très nombreux à table, et la cuisine on nous prenions nos repas était très petite.
La cuisinière à charbon, l’évier, le placard à vaisselle…pas vraiment de place pour la déco.
Et pourtant si, sur l’unique pan de mur libre, sur son étagère en bois trônait la radio. Magnifique Pathé Marconi avec son œil vert indiquant le bon accord des ondes…les courtes, les petites et les grandes. Et puis son antenne ressort, juste sous le plafond , toute pleine de poussière collée par les vapeurs de gras de la cuisine.
La radio…
Le poste !
On écoutait le poste le soir… Sans parler, sans bruit de cuillère dans l’assiette, sans slupps surtout….sans sluppps. Les feuilletons radiophoniques, la famille Duraton ,et je ne sais quoi encore, en attendant « les informations ». La guerre d’Algérie… La guerre d’Algérie : des jeunes du voisinage était là bas, alors là il ne fallait vraiment pas parler, bien écouter les noms des villes et des régions « qu’il disait ».Après cette information là, plus personne n’écoutait vraiment, chacun essayait de se souvenir de la carte et des noms des villes ou « ils étaient ».
La géographie est une science importante, j’ai toujours aimé la géographie…La géographie des « pères en mission » Cette carte de l’Afrique que nous couvrions de timbres minuscules qui nous coûtaient 10 fr. Déjà les pièces jaunes…Alors cette carte de l’Afrique nous l’avions tous dans la tête…Gilbert est à Hassi Messaoud non ? C’est pas ce qu’il a dit ? Ils ont dit quoi ? Tamanrasset ? Tous les soirs c’était la même lourdeur. On n’attendait notre malheur…
Comment décrire cette chose, cette peur attendue sur rdv…Un jour la nouvelle fut pour nous…Et nous étions là tous à fixer cet œil vert qui oscillait…c’était la voix. La région était celle de Guy le fils de Madeleine la voisine qui en avait deux là bas. Les mots étaient les mêmes que tous les soirs ; embuscades …fellagas…contingent…les troubles.
Ce soir pour nous il y avait quelque chose de plus « ils étaient tous mort carbonisés ». Alors l’image dans la tête des enfants c’est plus la même car c’est juste de l’inimaginable…
Guy carbonisé.
La confirmation est arrivée quelques jours après.
Personne n’avait le téléphone.
En fait c’était un peu irréel, les adultes nous tenant à l’écart, je n’ai pas le souvenir d’une grande tristesse. J’ai continué à jouer à la petite guerre, avec mon béret vert sur le coté. Je jouais Salan…le général…la honte quoi…
Et voilà je veux raconter du beau, je veux parler de cette si étrange communion avec « le poste » et boum…me voilà dans la guerre. Encore assis dans la cuisine…Parler de Ben-Hur en feuilleton radio, de Zapy Max, de Tanguy et Laverdure le jeudi midi…Les héros des premiers Pilote.
Non en fait celui dont je me souviens le plus c’est quand même Jean Nochet …Lui il avait de la gueule…Ça c’était de la grande propagande anti jeune (déjà) Lui il n’aimait vraiment personne. Sa haine « les blousons noirs » et tout ce qui allait avec…Flandria Gomina et P’tites nanas,et la musique de sauvage… bien entendu.
Moi j’avais un médaillon à mon cou : Dany Boy.